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Le "mécréant studieux", le "libertin érudit" comme on qualifia Gabriel Naudé n'est plus un illustre méconnu. Cette "personnalité d'exception" selon Pierre Goubert sort de l'ombre où l'a trop longtemps maintenu une histoire convenue et une pensée politique aveugle. De nombreux et récents travaux d'histoire bibliothécaire, de philosophie politique, d'épistémologie scientifique, d'éthique pratique, etc., lui ont restitué un rôle décisif et une place importante dans le paysage théorique du XVII siècle européen et plus particulièrement français.
Bibliothécaire et conseiller politique de Mazarin, appelé par Christine de Suède pour organiser la bibliothèque royale, il fut aussi, au coeur de la Curie romaine, proche des cardinaux Bagni et Barberini. Contemporain de la Révolution galiléenne et cartésienne, ami de Gassendi, La Mothe le Vayer, Patin, membre de nombreux cabinets et académies, correspondant de toute l'Europe savante, familier des Papes, il fut un des acteurs stratégiques de la science et de la politique modernes: n'est-il pas autant le fondateur de la "Bibliothèque publique et universelle" que le théoricien sulfureux des "coups d'Etats "constitutifs d'une "raison" de l'Etat moderne ?
Il est temps désormais de poursuivre l'analyse de cette oeuvre clef de la modernité et d'examiner l'originalité fondatrice de ce rationalisme critique. Entre savoir et pouvoir, sous l'apparente dispersion et hétérogénéité des interventions et textes naudéens, s'organise l'unité d'une entreprise rationnelle : la construction, maladroite certes et souvent rudimentaire, d'un rationalisme politique qui fut peut-être une des matrices normatives de l'identité française.
La démystification du politique prend chez lui la forme d'une lecture critique des histoires imaginaires qui structurent la mémoire des peuples. Mais la "manutention des esprits" ne se réduit pas au cynisme de la manipulation des crédulités, elle engage une "puissance du symbolique" par quoi la politique s'inscrit dans l'imaginaire des affects et constitue les liens religieux de la reproduction sociale. Ainsi Naudé montre, pour ce qui concerne la France, combien des personnages comme Clovis, Jeanne d'Arc, Louis XI, François Ier, Henri IV, etc., relèvent d'une mythologie politique efficace. La conversion de Clovis au christianisme ne doit rien à une sainte inspiration mais à un stratagème politique en vue d'unifier les tribus de la Gaule en une nation française. Jeanne d'Arc ne fut brûlée hélas qu'en effigie et cela ne suffit pas à relever la France, la conversion d'Henri IV possède tous les caractères bénéfiques d'une action conduite avec industrie pour assurer la continuité française et garantir sa permanente fécondité, etc. Les dissimulations et cruautés et trahisons de tous les grands hommes relèvent d'un calcul d'opportunité et d'une habileté pratique qui libèrent l'action politique des contraintes morales ou religieuses et requièrent l'autonomie du politique. Le massacre de la Saint-Barthélémy en souligne d'un trait noir le caractère tragique et la logique infernale qui en commande la nécessite.
Celle-ci n'appartient pas au mystère transcendant d'une "arcane" mais s'inscrit dans une technique intelligible que l'on peut exposer dans ses fins comme dans ses fonctionnements, même si c'est de manière confidentielle. N'est-ce pas dès lors dégager une technologie politique de l'opération productive dont on peut, en fonction des conjectures historiques et de l'état des croyances populaires, reproduire les effets selon un mode d'emploi intelligible ? Ce disant, cette reproductibilité de l'action se délivre dans un savoir-faire que sa publication dans un livre expose dans un faire-savoir transmissible, accessible endroit à tout lecteur dans la bibliothèque publique et universelle.
L'entreprise critique de Naudé ne se réduit pourtant pas comme on l'a trop facilement cru à un Jeu de massacre provocateur et cynique, révélant avec jubilation le secret des "coups d'Etat" machiavéliques nécessaires à l'établissement, au maintien et au développement de l'Etat. Déconstruisant les mythes fondateurs de l'imaginaire monarchique, la matrice naudéenne du politique contribue aussi à en construire d'autres, tout autant vecteurs d'aspects de l'identité nationale.
Pour n'en retenir qu'un mais qui synthétise de nombreux travaux de Naudé, ainsi en est-il par exemple du mythe du grand Auteur ("l 'autheur aigle" dit Naudé) dont le "nectar" recueilli dans la Bibliothèque se transforme en discours de l'universel et métamorphose l'écrivain sacralisé en porte-parole "bouléphorique" de la "République des lettres". Confronté à l'émergence du mythe contemporain du journaliste d'information et d'opinion que représente Renaudot avec sa "gazette", son "bureau d'adresses", ses "conférences savantes" mais aussi affrontant la prolifération polémique des "mazarinades" et les mystifications magiques des "rose-croix", une question stratégique s'impose : comment l'institution politique peut-elle mettre en place un débat polémique public qui conjugue positivement sinon harmonieusement science véritable et littérature romanesque, information transmissible et opinion publique ? Comment construire le mythe historiquement normatif de "l'esprit public" d'où sortira plus tard le mythe des "lumières" ?
Le colloque aura pour ambition de mettre en évidence la tension entre les trois aspects de la pensée de Naudé: théoricien politique, critique de l'historiographie de la France et promoteur de l'institution bibliothécaire publique.
Lorenzo BIANCHI NAPLES |
Politique, histoire et recommencement des lettres dans "l'Addition à l'histoire de Louis XI" de Gabriel Naudé |
Thomas CERBU ATHENS (USA) |
Modèles italiens et réalité française : les renvois de l'Italie dans l'oeuvre de Naudé |
Robert DAMIEN BESANÇON |
Des mythes fondateurs de la raison politique,Gabriel Naudé ou les bénéfices de l'imposture |
Francine MARKOVITS PARIS |
Arguments sceptiques chez Bayle et Naudé |
Simone MAZAURIC PARIS |
De la fable à la mystification politique, Naudé et l'autre regard sur l'histoire |
Paul NELLES LONDRES |
Naudé et l'histoire des connaissances humaines |
André PESSEL PARIS |
Naudé, le sujet dans son histoire |
Yves-Charles ZARKA PARIS |
L'idée d'une historiographie critique chez G. Naudé |